Traduit de l’allemand (Allemagne) par Isabelle Taillandier
Lors d’une nuit de mai, l’élève de cinquième Hans Sörensen se tua d’une balle. C’était encore un enfant. Du moins, ceux qui connaissaient son visage de garçon riant et ouvert le considéraient ainsi. Il riait en effet souvent et beaucoup mais soudain, ses yeux pouvaient tout à coup, avec un regard étrangement fixe et mort, regarder dans le vide, comme si rire lui faisait mal. Personne ne lui aurait supposé un tel acte, ou une décision aussi brusque ; personne n’aurait pu deviner qu’il portait en lui un énorme chagrin, un tourment intérieur. Lors de son dernier après-midi, il avait rendez-vous avec un ami, mais n’y alla pas. Il s’assit dans sa chambre, mit de l’ordre dans ses maigres possessions et dans sa correspondance. Puis il fit ses devoirs pour le jour suivant et sortit. Il dit à son camarade de chambre, désireux de l’accompagner, qu’il voulait rendre visite à une connaissance. Une fois débarrassé de lui, il alla chez un armurier et choisit deux pistolets. Il voulait les prendre à l’essai, dit-il, et ferait savoir au commerçant s’il les gardait. (Pourquoi ?)
Que faire ? Louer un appartement ? Pour fuir les regards curieux, nous demandâmes à nos porteurs de nous attendre à un coin et entrâmes dans la rue suivante. Là, nous voyions sur presque toutes les portes un morceau de papier rectangulaire sur lequel était écrit : « ¡Hay viruela! » Nous n’avions aucune idée de ce que voulait dire viruela mais nous supposâmes que cela voulait dire chambre, chambres à louer, et nous nous précipitâmes sur l’édifice le plus proche. Une grosse femme apparut et nous fit comprendre, avec force gestes de panique, que nous devions partir immédiatement. Nous nous sentions vraiment stupides. Nous criions, en colère : camera, chambre, Zimmer. Elle criait viruela et se tapotait le visage et les mains, comme si elle avait perdu la raison. Bon d’accord, viruela. Pourquoi ne nous montrait-elle pas ses viruelas ? C’étaient peut-être des chambres et nous étions prêts à tout accepter. D’un geste résigné, elle ouvrit enfin la porte et montra un malade, allongé sur un lit. Le docteur Gräber et la religieuse s’approchèrent et s’immobilisèrent. « Par tous les Saints, dit Grüber, cet homme a la variole. Bien sûr, viruela veut dire variole et c’est ce qui est indiqué sur les rectangles de papier. Chers amis, sortons vite ! » (La pension « Au globe chancelant »)
Franziska zu Reventlow (1871-1918) est l’une des voix les plus impertinentes de la fin du XIXe siècle allemand : rebelle contre les conventions de son milieu aristocratique, son œuvre donne l’image d’une femme courageuse qui risqua tout pour être libre. Elle mène à Munich une vie de bohème et de mère célibataire. Les multiples déboires de ce mode de vie ne la brisent cependant pas, ce qui permet à sa contemporaine, l’écrivaine Annette Kolb, de dire d’elle : « Son cynisme ne connaît aucune limite, mais toujours avec élégance. » Profondément pacifiste et antinationaliste, elle organise en 1917 la désertion de son fils Rolf vers la Suisse où elle réside. Puis elle publie la même année en français l’essai L’envers du miracle allemand. Elle meurt en juillet 1918 des suites d’une chute de vélo.