Vu la relative exiguïté du trottoir, la terrasse de Chez Jacky se résume en une dizaine de tables alignées contre la vitre au travers de laquelle se devine l’intérieur ordinaire d’un troquet parisien. Au début, par indifférence, réserve polie ou les deux, j’évitais de trop prêter attention aux consommateurs quand je longeais leurs tables. Ces gens n’étaient pour moi guère plus que les acteurs d’un théâtre d’ombres. Ni couleurs, ni visages. Des silhouettes, des impressions : un grand barbu coiffé d’un feutre gondolé à large bord, une femme à chevelure exubérante, un trio gesticulant, un type à casquette… Je détournais le regard et passais mon chemin, me demandant tout de même quel plaisir on pouvait prendre à préférer un trottoir malcommode, bruyant et d’une propreté douteuse, à la buvette du square Le Gall tout proche. (Chez Jacky)
« Tout ça pour une mob ! » Karim presse contre son oreille un kleenex sanguinolent. « Fa fe voit que f’était pas TA mob ! » enrage Hugo entre ses dents cassées. Ce disant, il sort de sa poche un mouchoir douteux qu’il tend à son copain. La plaie saigne abondamment. Du coup, on ne les fait pas attendre.
Une jeunette en blouse blanche les jauge du haut de son petit mètre soixante : « Une oreille à recoudre d’un côté, deux dents et un menton éclaté de l’autre, vous ne vous êtes pas ratés, dites voir ! » Elle est si craquante qu’ils oublient leur prudence naturelle : « F’est pas nous, Docteur, f’est les Polacks, de vrais fauvages, fi vous faviez. » Il est clair que Hugo aura du mal à venir à bout de son exposé, aussi Karim prend-il la relève tandis que la Mignonne s’occupe de son oreille. (Hugo, Karim et la mob)